Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone

                          Histoire de la recherche agricole en Afrique tropicale francophone,

                                                  par  René Tourte, 6 volumes, 2692 pages

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    Cet ouvrage considérable est une somme immense d’une profonde humanité cherchant à réhabiliter les paysanneries africaines francophones, afin qu’elles ne tombent pas dans l’oubli de l’histoire.

    L’auteur de ces six volumes, agronome profondément marqué par sa carrière africaine, rappelle immédiatement, dans sa notice de présentation, ses propres origines rurales dans les campagnes de la Creuse. Ce qui lui a permis d’être plus sensible aux épreuves subies et aux attentes exprimées par les populations rurales africaines, tant francophones que lusophones et autres.

   En effet, cette étude historique considérable concerne les 15 pays francophones de l’Afrique sub-saharienne « de la Mauritanie à Madagascar », mais aussi « au moins en partie, les pays lusophones des îles du Cap Vert au Mozambique ».

   Soit, en superficie, le tiers du continent africain et « de nos jours 200 millions d’habitants, dont encore 125 millions de ruraux à 80% francophones ».

   Les six volumes de cet ouvrage sont donc bien un hommage permanent rendu aux sources rurales de la francophonie et donc à l’avenir de celle-ci.

  . Le Livre 1, (131 pages) est intitulé : « Aux sources de l’agriculture africaine : de la préhistoire au Moyen-Âge ».

   Dans son avant-propos, Henri Carsalade, sous-directeur général du Département de la Coopération Technique, en souligne d’emblée toute l’importance et termine par une note d’espoir pour le « devenir d’un continent africain débarrassé définitivement de la faim ».

   René Tourte commence alors son ouvrage en rappelant que l’Afrique est le « berceau de l’humanité ».Il cite alors Joseph Ki Zerbo et son Histoire Générale de l’Afrique (1980) : « l’art préhistorique africain est, de loin, le plus riche du monde ».

   Il s’appuie pour cela sur les variations climatiques du « Néolithique humide » qui ont fortement changé le cadre de vie du « Sahara vert ».

  Alors a pu commencer  « la grande aventure de la domestication des plantes et des animaux » et le passage « de l’homme préhenseur à l’homme producteur » et, en conséquence, une « très ancienne association agriculture-élevage ».

  Il s’appuie pour cela sur les témoignages écrits d’illustres auteurs médiévaux repris par des auteurs contemporains. Et il ne manque pas, en conclusion de ce premier volume, de bien rappeler que « les innovations et les avancées du cours des siècles antiques et médiévaux » ont été réalisées par les agriculteurs eux-mêmes grâce à une « recherche empirique, humble et silencieuse … dans leurs tâches de tous les jours ».

 Oui, ce sont bien, sous toutes les latitudes, les agriculteurs et les éleveurs qui font progresser la vie végétale et animale, car ils sont chaque jour, en relation avec celle-ci.

  .Le Livre II, (137 pages) a pour titre : « Le temps des découvertes et des grands brassages intercontinentaux, du XVIème au XVIIIème siècles ».

  Il montre que les navigateurs portugais, espagnols, hollandais, français et anglais pour l’Occident, chinois arabes pour l’Orient, ont contribué à des échanges et introductions de techniques, matériels, animaux et végétaux entre l’Afrique, l’Amérique, l’Asie et l’ensemble de l’Europe occidentale.

  Il insiste aussi sur le rôle des îles de l’Atlantique et de l’Océan Indien et des « comptoirs » de la côte africaine, la venue de plantes américaines qui se diffusent à l’intérieur du continent africain

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     . Le Livre III, (246 pages) est consacré au  «  XIXème siècle et à l’ère des marchands »

    L’Afrique apparaît alors « comme une terre aux ressources inépuisables » en matières premières, mais aussi en noix de palme, gomme, caoutchouc et bovins.

    Naissent alors des « initiatives essentiellement privées » pour les besoins des marchés européens, notamment en arachides, indigo, huile de palme.

     . Le Livre IV, (476 pages) est titré : « Fin du XIXème, avant première et conflit mondial (1890 – 1920) ».

    René Tourte montre alors que l’engagement politique et militaire de l’Europe s’est accompagné de la venue en Afrique de botanistes, agronomes et entomologistes, et de la mise en place d’infrastructures portuaires, routières et ferroviaires. Tout cela a permis aux productions agricoles de devenir des « économies extraverties ».

   Alors sont nées en France, en Afrique et à Madagascar, un Museum d’Histoire Naturelle, des Instituts d’Agronomie coloniale, de très nombreux jardins d’essais, fermes et écoles expérimentales, et au plan institutionnel des services de l’agriculture.

  Dans ce vaste mouvement pour l’intérêt des paysanneries  et des techniques agricoles le « rôle des missions religieuses » n’est pas oublié.

   . Le Livre V, (627 pages) analyse « L’entre deux-guerres : 1920-1940/45 »

  Dans cette période de « mise en valeur des colonies » le paysan africain « se révèle comme l’indispensable moteur de l’économie agricole » mais bien évidemment à des fins commerciales, ce qui aboutit à « l’économie de plantations (cacaoyers, caféiers, bananiers, palmiers à huile, etc) ».

  Naissent alors de grandes institutions comme l’Office de la Recherche Scientifique Coloniale (qui deviendra l’ORSTOM puis l’IRD), des Instituts spécialisés comme l’Institut de Recherches sur les Huiles et Oléagineux (IRHO).

  . Le Livre VI, (1055 pages) consacré à « L’après guerre 1945-1960 » est, en lui-même, un considérable ouvrage que l’auteur a voulu centrer sur « les Indépendances de la grande majorité des Pays africains au Sud du Sahara ».

   Mais, en réel agronome, scientifique et humaniste, il pose, en de très nombreuses pages, de multiples questions sur l’avenir de ces agricultures tropicales francophones et autres afin de « mieux répondre aux attentes de leurs populations », car ces « jeunes états » devront procéder à des « remises en cause » à des « refondations », dans l’intérêt évident de leurs paysanneries.

    Il exprime aussi le vœu que l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (F.A.O.), initiatrice du projet, accepte de prendre en charge une « édition papier complète » et ne se contente pas, pour l’instant d’un CD-ROM, même très documenté…

   Ce CD-ROM, René Tourte l’a envoyé à l’Académie des Sciences d’Outre Mer e, espérant, après lecture  et reconnaissance, l’appui de celle-ci auprès de la F.A.O. pour la réalisation papier des cinq volumes de cette œuvre magistrale, digne de figurer dans notre bibliothèque.

   L’auteur de ce compte-rendu ayant rencontré René Tourte à Montpellier, siège du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), ne peut qu’appuyer ce vœu.

  Car dans cette œuvre immense, l’auteur exprime à chaque page de sa propre vie, sa gratitude pour l’Afrique et « ses valeurs profondes de sagesse, de courage et patience, face aux adversités naturelles ou liées aux hommes, de dialogue et tolérance, de respect des autres ».

  Les cinq volumes de cet ouvrage sont bien l’expression  d’un « Africain de cœur » qui veut à tout prix réhabiliter aux yeux du monde et de l’Organisation des Nations Unies, les paysans et les paysannes du continent africain.

 

 

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     Ceux et celles qui, chaque jour, travaillent les sols tropicaux pour leur propre et simple nourriture, mais aussi pour les besoins pressants de l’économie mondiale.

     Car, au-delà des mers, vivent également, avec simplicité et dignité, des paysanneries tropicales qui ont aussi leur place dans notre humanité.

     Comme l’œuvre magistrale et la vie de René Tourte qui évoque ces paysanneries mais aussi tous les chercheurs et hommes de sciences qui vont sur le terrain des basses latitudes pour mieux « savoir, comprendre, respecter et aimer »,  selon les termes de la belle devise de notre Académie.

 

                                                                    Gérard MOTTET